Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 août 2011 3 17 /08 /août /2011 07:00

elle-ne-pleure-pas-elle-chante-01.jpgLaura est réveillée un matin par un coup de fil qui lui annonce que son père est dans le coma. C'est le choc. Mais pas celui attendu car Laura, elle, est heureuse... L'homme dont elle a si souvent souhaité la mort, git désormais inconscient à sa merci. La jeune femme se rend à la demeure familiale, soutient sa mère effondrée et retrouve toute la famille unie autour de ce drame. Elle se rend à l'hôpital avec le médecin de famille et une infirmière lui signale qu'il faut parler aux comateux qui se souviennent des paroles de leurs proches. L'impuissance de son père permet alors à Laura de se vider de tout ce qui lui pèse depuis de nombreuses années et de se libérer de l'emprise d'un père trop aimant.

 

Elle ne pleure pas, elle chante est un album adapté du roman éponyme d'Amélie Sarn où cette dernière évoque, disons-le crûment, l'inceste paternel. Un sujet difficile que Corbeyran et Murat ont réussi à illustrer sans pathos.

Tout le récit est vu du point de vue de Laura et en effet, c'est la voix de la victime qui est ici mis en valeur.

Les retrouvailles avec sa famille dont elle s'était éloignée sont lourdes de silences et de non-dits. Sa mère semble lui reprocher son indifférence ou sa froideur par un " ce n'était pas un monstre, tu sais" que le lecteur devine pas si loin de la vérité finalement...

La vision de son père, presque mort, à l'hôpital est un électrochoc pour Laura qui laisse enfin ses larmes couler et se remémore tout un passé difficile. L'impuissance et le silence de son père comateux est l'occasion pour la jeune femme de se délivrer du poids des actes paternels et d'exprimer sa haine pour ce père qui l'a souillé mais aussi de manière plus surprenante son amour.

Alors Laura raconte et le lecteur découvre les faits. Les propos sont à la fois pudiques et extrêmement forts. Elle raconte combien ce père lui a fait mal mais évoque aussi la sensation d'amour qui naît de ces échanges contre-natures. Une sensation dérangeante qui montre toute l'ambiguïté des rapports incestueux avec la conscience que cet acte est mauvais mais qu'il est aussi d'une certaine façon une marque d'amour.

Laura parle de la force dont elle a dû faire preuve pour continuer à avancer malgré tout dans la vie, du fait qu'elle ne s'est pas laissée complètement détruire et que désormais c'est elle la plus forte alors que lui, son père, gît inerte et inconscient sur un lit.

 

Vous l'aurez compris, cet album est d'une puissante intimité tout en ayant un caractère universel. Le propos est difficile et ne peut évidemment pas laisser indifférent. On découvre la portée de tels actes dans la vie d'un enfant, les répercutions à long terme et les difficultés de se construire. On partage la haine de la victime, sa révolte, les cris dont elle peine à se libérer.

Néanmoins, j'émets une certaine réserve par rapport à cet album. L'ambiguïté évoquée ci-dessus m'a fortement gênée. Même si je peux la concevoir, elle n'en est pas moins dérangeante pour un lecteur lambda qui n'a pas vécu lui-même ce type de drame. Le sous-entendu de Laura évoquant presque "l'affection" qu'elle éprouve pour ces gestes déplacés, symbole d'un amour bien trop débordant (mais amour tout de même) d'un père pour sa fille m'a franchement désarçonné...Même si je sais qu'on peut continuer d'aimer ses parents, malgré des actes répréhensibles qu'ils auraient commis contre vous, même si je sais que toute marque d'amour est mieux qu'indifférence, il m'a été difficile d'accepter qu'on puisse "apprécier" (mes termes sont mal choisis mais je n'en trouve pas d'autres...) ou les attendre d'une certaine manière. (attention, je ne dit pas que l'héroine aimait se faire violer par son père !)

La pirouette finale, innatendue, est d'une ironie désespérée. Mais la réaction de Laura m'a laissée aussi perplexe. Qu'en est-il du travail de deuil du passé ? Le père aurait-il finalement "gagné" contre sa fille qui pourtant nous a montré tout au long de cet album qu'elle avait enfin trouvé la force d'affronter son passé et qu'elle était enfin plus forte que lui ? J'avoue que je m'interroge encore quant au sens final...

Et qu'en est-il du reste de la famille ? La mère était-elle au courant des actes de son mari en les minimisant ou les ignoraient-elle sciemment ? Beaucoup de questions restent en suspens pour moi.

 

Au niveau du dessin, le trait est surprenant. Les contours sont épais, de grands aplats de couleurs forment les corps et les décors. Les personnages semblent se mouvoir dans un certain flou, synonyme peut-être de l'entre-deux (haine/amour - passé/ futur) dans lequel navigue la victime. Le découpage est classique mais renforce la mise à distance d'une histoire forte qui évite le pathos tout en étant juste et fine. Le dessinateur évite l'écueil de la représentation de l'inceste pour mieux se concentrer sur l'émotion et les sentiments de Laura.

 

Elle ne pleure pas, elle chante est un album indubitablement fort et un témoignage important sur ces violences faites aux enfants. Un récit poignant et dérangeant qui n'épargne pas le lecteur.


 

D'autres avis :

Mo' - Yaneck - David - Théoma - Noukette -

 

A noter :

Une adaptation cinématographique, qui me semble fort intéressante, a été réalisée et est sortie en juin 2011 en Belgique. A suivre pour une sortie française...

 

 

elle-ne-pleure-pas-elle-chante-02.jpg

 

elle-ne-pleure-pas-elle-chante-03.jpg

 

 

elle-ne-pleure-pas-elle-chante-04.jpg

 

Elle ne pleure pas, elle chante

Scénariste : Corbeyran, d'après Amélie Sarn

Dessinateur : Thierry Murat

Editions Delcourt, Mirages

Novembre 2004 - 101 pages - 14,95€


 

bd du mercredi

Chez Mango


 

palsechesChallenge PAL sèches chez Mo'


Partager cet article

Repost 0
Published by Choco - dans Bande dessinée
commenter cet article

commentaires

Opale 11/11/2011 12:04



Bonjour, en cherchant des infos sur le film, je tombe sur cet article. Je n'ai pas lu la BD mais votre réflexion sur l'ambiguité me parle, je comprends votre malaise (et j'ai bien compris qu'il
ne s'agit pas d'un jugement ).


L'inceste est totalement dans l'ambiguité, l'enfant a besoin d'amour et se retrouve avec "ça" ou rien...les mécanismes sont extrêmement complexes, d'où l'immense sentiment de culpabilité des
victimes par la suite, les 16 ans en moyenne pour révéler les abus (16 ans après les faits) etc..


Cette ambiguité qui met mal à l'aise les "non victimes" est la même que celle qui détruit et ravage les victimes, sachant qu'en +, tabou dans le tabou, on peut hélas ressentir et SUBIR des
sensations sexuelles "agréables" (du plaisir quoi...), quand ça arrive (50% des cas en gros pour celles qui osent en parler) c'est l'estocade finale, la culpabilisation ultime et les psys
s'accordent à dire que c'est un fait extrêmement aggravant en terme de séquelles et difficultés de reconstruction...


Voilà ma petite explication, vu de l'intérieur du coeur...



Choco 11/11/2011 16:52



Merci Opale pour votre message ! En effet, je comprends que cette ambiguité est l'étrange paradoxe de cette agression. Finalement, vous exprimez de meilleure manière que moi le problème de
l'inceste ! J'imagine comme ressentir du plaisir physique avec son père (oncle, ...) doit être traumatisant...


Du coup, je trouve ça encore plus fort que les auteurs aient finalement réussi à faire passer ce sentiment tout en finesse.


encore merci pour vos précisions !



Theoma 23/08/2011 18:24



ravie de te lire, un beau billet ! La BA du film me laisse sceptique. "Ecrit et réalisé par..." Les cinéastes oublient tellement souvent les auteurs !



Choco 24/08/2011 00:51



T'es sûre qu'il ne le mentionne pas ? Il m'avait semblé...



Claude 21/08/2011 21:36



@Choco


A propos de Siloe.....il y 'a des auteurs/dessinateurs qui ont mis bien plus de temps que ça pour sortir une suite...



Choco 22/08/2011 00:39



Hum...l'avenir nous le dira alors !



Mo' 21/08/2011 12:07



Il n'est jamais trop tard



Choco 21/08/2011 12:22



Certes... mais maintenant qu'il est rendu, on verra plus tard ^^



Mo' 20/08/2011 23:09



je n'étais pas au courant pour l'adaptation cinématographique, je vais aller à la peche auc infos.


Sinon, je garde un souvenir très fort de cet album. Bien que je n'ai pas été confrontée à la même situation que Laura/Amélie, je n'ai pas ressenti le même désarroi que toi. Je pense que cela
aurait été le cas il y a quelques années, avant ma formation professionnelle... depuis, j'ai été désarçonnée à plusieurs reprises. Aujourd'hui, même si je m'étonne encore qu'un enfant maltraité
aime ses parents, je sais que, comme l'inceste, les coups sont accueillis comme une marque d'affection par la victime. "Il m'aime mal, mais il m'aime. En me tapant, il me porte de l'attention".
C'est spécial... anormal, mais peut-être aussi un moyen de se raccrocher à une raison pour ne pas sombrer totalement et supporter les ravages causés par ce traumatisme



Choco 21/08/2011 11:55



oui, on en a pas entendu parler en France, comme ce n'est pas sorti... Pourtant l'adaptation doit être super intéressante.


Par rapport à ce que tu évoques de l'ambiguïté des sentiments, je le répète, je le conçois tout à fait, c'est assez connu, si je puis dire. Et je trouve ça bien même d'évoquer ce genre de choses
peut-être encore plus tabou que l'inceste en lui-même. Après effectivement ça n'enlève pas le malaise.


Je crois que cet album aurait mérité une 2ème lecture de ma part. Mais c'est trop tard...



Humeur

Le 26 Août 2013 :
Le grenier de choco n'est plus...
Ce blog sera à terme supprimé.
Suivez moi désormais sur :

 

Rechercher