Lundi 20 juin 2011 1 20 /06 /Juin /2011 21:40

quinzaine nippone

 

C'est parti pour la quinzaine nippone !

 

Day 1 

 

 

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Aujourd'hui, je vais commencer par vous parler d'un essai très connu sur le Japon : "Le chrysanthème et le sabre".

Il s'agit d'un essai commandé par l'administration américaine à une anthropologue. Les Etats-unis sont en guerre contre le Japon et cherche à mieux comprendre les mécanismes de pensée d'un peuple qui les déstabilise.

Ecrit en 1 an, dans un contexte bien particulier, le fait le plus notable de cet ouvrage est que son auteur n'a jamais mis en pied au Japon ! Pourtant, Ruth Bénédict livre ici  un essai de qualité qui fera date et servira de référence aux ouvrages suivants qui s'inscriront en adéquation ou en opposition à celui-ci.Notant les contradictions extrêmes des japonais, elle va s'attacher à les expliquer.

 

"Le sabre et le chrysanthème font tous deux partie du tableau. Les japonais sont au plus haut degré à la fois agressifs et pacifistes, militaristes et férus d'esthétique, insolents et polis, rigides et malléables, soumis et difficiles à mener, loyaux et tricheurs, braves et peureux, conservateurs et ouverts aux nouveautés. Ils se préoccupent beaucoup de ce que les autres vont penser de leur comportement, mais cela ne les empêche pas de se sentir profondément coupables quand ils commettent des erreurs qui demeurent ignorées. Leurs soldats sont capables de la plus stricte discipline, mais ils savent aussi se rebeller. Au moment où il devint si important pour l'Amérique de comprendre le Japon, c'en fut fini du temps où l'on pouvait mettre ces contradictions et d'autres tout aussi frappantes de côté. "

 

Après avoir présenté sa démarche au lecteur, l'auteur évoque l'attitude du Japon actuel (1945) pour pouvoir lancer les grandes lignes de ses recherches.

Le Japon, qui est donc en guerre, possède une vue hiérarchique du monde. Il y a les gagnants et les perdants, des états supérieurs à d'autres et un étagement des relations humaines également. Pendant la guerre, nombreux ont été étonnés de l'attitude des japonais. Belliqueux, prêts à donner leur vie et à subir des privations, les combattants japonais ont pourtant fait preuve d'un revirement excessif lorsque le Japon a rendu les armes. En effet, la population a acceptée avec facilité la défaite et proposa rapidement son aide aux américains persuadés qu'il y aurait rébellion dans les rangs. Mais il n'en fut rien. Cet état de fait vient de l'importance de la hiérarchie dans la conscience japonaise. A partir du moment où ils perdirent la guerre, où l'empereur déclara la reddition, les japonais acceptèrent la défaite : c'est leur loyauté envers l'empereur qui est en jeu.

 

De cette attitude surprenante, l'auteur en tire 2 grands thématiques : le sens de la hiérarchie, le sens de l'honneur et des devoirs.

 

- Les japonais sont ainsi très attachés à la hiérarchie.

 

" Toute tentative pour comprendre les japonais doit commencer par une interrogation sur ce qu'ils entendent pas << chacun à sa place >>. Leur croyance en l'ordre et la hiérarchie, et notre foi en la liberté et l'égalité sont aux antipodes l'une de l'autre ; (...) La confiance des japonais dans la hiérarchie est la base de leur conception des rapports d'homme à homme, ainsi que de l'individu à l'Etat (...) "

 

Les règles sont apprises dès l'enfance. On salue par exemple selon des règles bien définies qui tiennent compte de l'âge, du sexe, de la classe sociale, du rang dans la famille. Dans le cercle familial, le plus âgé décide. La femme est assujetie à l'homme mais reste libre : elle gère le budget, dirige le foyer et est libre de circuler librement. Les enfants, même adultes, doivent se ranger aux décisions du plus ancien ou du conseil de famille. La famille se plie sans remous à ses codes. La tyrannie domestique est rare, le rôle de chef de famille est pris très au sérieux et l'homme se doit d'assumer le statut et les responsabilités qui en découlent pour des questions d'honneur. Pour les autres, le code est aussi synonyme de sécurité.

 

" Les exigences de la famille passent avant celles de l'individu. (...) Les japonais n'apprennent pas, dans leur vie familiale, à valoriser l'autorité arbitraire et on ne les encourage pas à s'y plier aveuglément. Si l'on exige la soumission à la volonté de la famille, c'est au nom d'une valeur suprême qu'en dépit du prix à payer, tout le monde a intérêt à respecter : la solidarité dans la loyauté. "

 

Cette tradition hiérarchique tient son origine du temps du régime des Tokugawa. La culture des clans y était très importante. Il y avait un shogun qui régentait ses seigneurs vassaux (les daimyos) sous lesquels étaient assujetis les 4 classes de population : guerriers (samourais), fermiers, artisans et marchands.

Le besoin de hiérarchie, appliqué tout d'abord à la famille, fut peu à peu assimilé dans les autres domaines : économiques, politiques, ...

 

- Le second point notable est la haute importance de la morale et du sens des obligations.

Les japonais se considèrent comme des héritiers du passé. Ils ont un profond sentiment de dette envers leurs parents, son patron, envers le monde,... conscients de tout ce qu'ils leur doivent, de ce qu'il leur a été donné. On appelle ces sortes de dette, ces obligations passives : le "On". C'est une dette inexpugnable qui ne pourra jamais être totalement remboursée, qui s'accroît avec le temps. Il y a différents types de "On" et d' importances diverses. Ce peut-être tout de qu'on doit à notre mère de nous avoir élevé, l'aide d'un professeur ou d'un collègue de travail, un verre offert par une connaissance, etc...Cet état de débiteur est extrêment inconfortable et rembourser ce "On" est une question de dignité, le contraire apportant honte et perte d'honneur. C'est pourquoi il convient de limiter les "on" et d'éviter à contracter un "On" qu'on ne pourra pas rembourser. Les faveurs accordées aux étrangers par exemple sont mal perçues car elles impliquent un "On". L'inverse est tout aussi délicat : il faut éviter toute intervention qui obligerait le bénéficiaire à assumer un "On". D'où, par exemple, la passivité de la foule lorsque survient un accident.

 

" L'amour, la gentillesse, la générosié, auxquelles nous tenons d'autant plus qu'ils sont accordés sans contrepartie en exigent une au Japon. Et chaque manifestation de générosité fait de vous un débiteur. "

 

Le remboursement suit des règles précises et se réparti en 2 catégories.

Le "Gimu" représente les dettes illimitées : envers l'empereur et les parents.

On appelle "Giri" les autres types de remboursement (famille éloigné, serviteurs,... ).

 

" La dette de quelqu'un (On) n'est pas une vertu ; son remboursement en est une. La vertu commence au moment où le débiteur se met à se consacrer activement à la tâche exigée par la gratitude. "

 

Le "Gimu" est une dette obligatoire qui se doit d'être remboursé à n'importe quel titre, même si les protagonistes sont en tort et peut supposer de fermer les yeux sur une injustice.La piété familiale en fait partie. Une piété qui n'implique pas forcément estime des membres de la famille, d'où les rancunes tenaces  entre membres de la famille...

Le "Giri" est une obligation envers son propre nom, des actes par lesquels on garde sa réputation intacte. Il s'agit de garder sa réputation sans tâches comme un véritable devoir. Cela peut impliquer des actes divers pour effacer un affront ou une insulte : vengeance, domination de sa souffrance et du danger, sang-froid, vivre selon son rang, s'interdire de reconnaître ses échecs ou son ignorance, ... Le "Giri" est une obligation forte qui peut entraîner susceptibilité excessive, suicide, dépression, ... Si la vengeance a tendance à s'estomper aujourd'hui, la violence tend maintenant à se retourner contre soi-même.

 

" La vulnérabilité des japonais aux échecs, aux affronts et aux rebuffades les conduit tout naturellement à se tracasser eux-mêmes plutôt que les autres. Leurs romans ne cessent de décrire l'impasse constituée par l'alternance de la mélancolie et des accès de colère, dans laquelle les japonais cultivés se sont si souvent fourvoyés dans les dernières décennies. (...) les héros des romans japonais dévoilent un monde où les émotions les envahissent le plus souvent, un écrivain le dit, comme un nuage de chlore. (...) Ils ont retournés contre eux l'agressivité que leurs héros du passé dirigeaient contre leur ennemi, et leur dépression, ils ne cherchent pas à l'expliquer. "

 

 

" L'acte le plus agressif envers lui-même qu'un japonais contemporain puisse perpétrer, c'est le suicide. Correctement accompli, le suicide, selon les critères des japonais, est un moyen de laver son nom et de rétablir l'image qu'on laissera de soi. En Amérique, la condamnation du suicide réduit la destruction de soi-même à une soumission résignée au désespoir, alors que les japonais ont, pour ce type de comportement, un respect qui en fait un acte honorable et réfléchi. "


De nombreuses règles de civilité ont été ainsi édictés pour éviter les situations provoquant la honte et mettant en cause son "Giri" : rites d'hospitalité, principe du secret pour tout projet n'ayant pas atteint le succès, utilisation d'intermédiaire pour éviter confrontation directe. La compétition est fortement perturbatrice et il y a une volonté de la réduire. Elle arrive très tard dans le parcours scolaire où en primaire, le redoublement et la notation n'existe pas.

 

Parallèlement au poids important des obligations, on trouve malgré tout un cercle d'émotions humaines très important. Les plaisirs sont loins d'être supprimés et sont même recherchés à partir du moment où ils n'interfèrent pas avec le "Giri".

ON trouve chez les japonais une culture du plaisir avec les bains chauds, du sommeil, de l'amour,du repas et même de l'ivresse.

Le temps du sommeil n'est pas vécu comme une phase récupératrice mais comme un plaisir qui peut être totalement supprimé pendant les examens ou la guerre, par exemple.

La nourriture est appréciée autant pour son goût que pour son apparence et on constate beaucoup de recherche dans la présentation des plats.

L'ivresse est courante et est une façon de relacher les règles strictes. Une ivresse non-violente qui n'implique pas d'alcoolisme chronique, ni de violence conjuguale.

Du côté de l'amour passion, il n' y a pas de tabous. L'érotisme et le sexe échappe du domaine de la morale. Tant qu'on lui accorde une place mineure, il est considéré comme bon. Le domaine conjugual est séparé du domaine érotique. Les deux sont permis et tolérés au grand jour. Le sexe est un délassement mineur alors que le mariage et l'épouse font partie des obligations (mariage souvent organisé par les parents qui ont toute autorité). Les plaisirs homosexuels sont aussi reconnus par la tradition, tant que la hiérarchie est respectée (les hommes adultes vont avec des hommes plus jeunes et passifs, maintenant ainsi la dignité) tout comme l'auto-érotisme.

 

Contrairement à l'occident, pas du jugement moral, pas de culpabilité pour ces pratiques acceptées. On ne trouve pas de vision opposant le Bien et le Mal, les 2 font partis du monde. L'esprit et le corps ne s'opposent pas et la jouissance des plaisirs n'est pas un péché.

Pour les japonais, le but de la vie n'est pas le bonheur mais il s'agit de remplir ses obligations, quitte à sacrifier ses désirs. Ils sont préparés à souffrir et acceptent les sacrifices que ça implique.

 

" Les forts, selon le verdict japonais, sont ceux qui ne tiennent pas compte du bonheur personnel et remplissent leurs obligations. "

 

Bien évidemment, les différentes obligations énoncées ci-dessus peuvent provoquer de nombreux problèmes.

On juge un homme selon les codes qu'il respecte ou pas. Malheureusement certaines obligations peuvent se contredire. Rembourser un "Giri" peut vous mettre en porte à faux par rapport à un autre "Giri", s'acquitter d'une obligation peut en bafouer une autre. Ces conflits peuvent entraîner de nombreuses voltes faces ou même amener à une impasse. Cela peut parfois conduite à des suicides lorsque la personne est dans l'incapacité de faire face, perdant ainsi sa dignité.

La vertu du "Giri", du sens des sacrifices a été fort transcendée par les samourais qui en faisait une véritable ligne de conduite. La loyauté à un maître discident peut se contredire avec la loyauté au seigneur. Parfois c'est la piété familiale qui peut entrer en conflit avec d'autres types d'obligations.

Le cinéma et la littérature japonais abondent d'histoires au dénouements tragiques. Alors que les américains privilégient les happy-end, les japonais, au contraire, privilégient la compassion et préférent des héros qui se sacrifient.On peut relever les histoires d'amour malheureux pour cause de mariage imposé par la famille, des histoires de conflits entre clans (le récit des 47 ronins, par exemple).

On peut constater que les japonais ont une culture de l'estime de soi extrêmement importante. Il s'agit de ne rien faire qui puisse attirer la honte sur soi, son nom, sa famille. La honte est plus importante que la culpabilité et s'avère être chez eux "la racine de la vertu".


Ce comportement procède d'une véritable auto-discipline. Améliorant les moyens de conduire son existence, elle s'appuie sur une volonté de l'esprit qui démontre sa supériorité sur le corps. Les sacrifices ne sont pas ressentis comme tel et les japonais sont entraînés dès l'enfance à se soumettre à un certain types d'obligations.

 

" un homme de bien ne doit pas considérer comme une frustration personnelle ce qu'il fait en faveur des autres. "


L'auteur revient d'ailleurs dans le dernier chapitre sur l'éducation des enfants  et de la façon dont il sont envisagés dans le cercle familial. L'enfant est nécéssaire pour continuer la lignée et les femmes se doivent d'être fécondes pour acquérir véritablement son statut d'épouse. Alors que l'âge adulte est conduite par bon nombre de contraintes, la petite enfance (tout comme la vieillesse sont synonymes de liberté.

 

 

 

Vous l'aurez compris, cet essai est véritablement passionnant. Ce très looooooong résumé ne donne pourtant qu'un très petit aperçu des éléments de culture et de comportement que vous trouverez dans cet ouvrage.

S'il a été écrit il y a longtemps, il n'en reste pourtant pas moins actuel. J'y ai pour ma part, retrouvé bon nombre d'éléments que je connaissais (parfois par intuition) et gagné de nombreuses clés de compréhension. En comparant avec certaines oeuvres littéraires ou cinématographique, certaines choses, certains faits se sont trouvés éclairés à la lecture de cet essai.

Certains éléments sont peut-être à prendre avec plus de recul aujourd'hui, plus de 50 ans après, la comparaison régulière entre japonais et américains pourra en agacer certains (je rappelle que cet ouvrage leur est destiné), pourtant "Le chrysanthème et le sabre" est un ouvrage anthropologique, ethnographique et sociologique passionnant et facile d'accès pourvu qu'on en ait une lecture très suivie.

Je ne peux bien évidemment que le conseiller fortement à toute personne désireuse de comprendre la culture japonaise !!

 

 

Le chysanthème et le sabre

Ruth BENEDICT

Editions Picquier - 1987 - épuisé

Editions Picquier Poche - 1995 - 356 pages - 10,50€

 


challenge In the mood for Japan

 

 

Aujourd'hui, pour la quinzaine nippone, vous pouvez découvrir chez :

 

Mango : La piscine, de Yoko Ogawa

Anassete : Je suis un chat, de Natsume Soseki

Emma : Icare, de Taniguchi

Mrs Pepys : Le gourmet solitaire


 

A suivre !


Par Choco - Publié dans : Essai - Communauté : Salon Lecture
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Le 26 Août 2013 :
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