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Littérature japonaise

Jeudi 18 avril 2013 4 18 /04 /Avr /2013 07:00

sayonara-gansters-01.jpg

Sayonara gangsters est un roman qui se laisse difficilement résumer et appréhender.

Le narrateur est un professeur de poésie dont le quotidien, complètement surréaliste, se déroule sous nos yeux. Dans un univers tenant à la fois de la science-fiction et de l'imaginaire, le lecteur est amené à perdre ses repères et à oublier toute intrigue censée pour plonger dans une narration inédite et perturbatrice.

 

Paru en 1982 au Japon, ce texte était encore à ce jour inédit. Premier roman de Genichiro Takashi, Sayonara Gansters a été couronné du prix Gonzo et s'inscrit dans le mouvement de renouveau des lettres japonaises avec les deux célèbres Murakami. L'écriture de ce roman fait suite à une période d'incarcération de l'auteur, alors étudiant contestataire de 30 ans, où ce dernier perdit en partie la maîtrise de sa langue.


Où voit défiler dans ce monde incompréhensible, des personnages plus improbables les uns que les autres. Il y a tout d'abord les Gangsters, groupe de 4 terroristes qui finiront par apprendre la poésie. Il y a le poète Virgile qui s'est réincarné en réfrigérateur. Il ne faut oublier non plus Henri IV, le chat lecteur du narrateur qui aime se régaler de lait-vodka en ergotant sur Thomas Mann. L'école de poésie du professeur recèle un microcosme inédit où on croise des élèves étonnants qui voient de la poésie dans des traités d'astronomie ou autres calembredaines. C'est un monde bizarre où la mort de votre petite fille vous est annoncée par faire-part 5 jours avant par la mairie. Où les gens portent des noms qu'ils se sont donnés eux-même. Aussi, vient la nommée Livre-de-chansons qui, bientôt, vivra une histoire amoureuse avec le narrateur, aussi curieuse qu'éphémère.

L'absurde est la norme et il est vain de chercher à comprendre le sens de la prose hallucinée de l'auteur. En abordant ce récit, vous devez vous préparer à être déboussolé, vous devez oublier notre monde pour accepter celui de l'auteur, mélange de fantastique, de philosophie et de poésie.

Je ne vous cacherais pas que j'ai peiné à pénétrer cet univers bien peu cartésien, peu réaliste. Je n'ai pas réussi à lâcher prise sur mes certitudes narratives et l'idée d'une histoire construite avec un début, une fin et des personnages réalistes. Il va sans dire que Genichiro Takashi ne laisse pas indifférent. Son oeuvre atypique ne se saisit pas instantanément mais semble révéler que dans la poésie se trouve le moteur indispensable d'une vie soumise à la dure réalité des choses.

 

Je vous en livre quelques extraits :

 

" Il fut un temps où chacun avait un nom. Et on dit que les gens recevaient leur nom de leurs parents.
Je l'ai lu dans un livre.
Il y a peut-être longtemps, très longtemps, c'était vraiment comme ça.
Les gens avaient des noms exactement pareils à ceux des personnages des romans célèbres, des noms comme Piotr Verkhovenski et Oliver Twist et Jack Oshinumi.

Je parie que ça devait être génial."


"Et c'est ainsi que nous avons commencé à nous nommer les uns les autres.
Nous demandons à la personne dont nous désirons qu'elle nous nomme de nous donner un nom.
C'est notre manière de faire la cour.
J'ai donné mille noms et les ai perdus mille fois. J'ai circulé sans nom quelques temps avant de rencontrer Livre-de-Chansons.
À force de donner des noms, on devient prudent."

 

 

"Il est très triste de sentir quand on fait l'amour que nos corps sont simplement des machines à faire l'amour.
Je me sens épanoui quand je fais l'amour avec Livre-de-Chansons.
Faire l'amour est un dialogue. "

 

"J'ai acheté cinq costumes noirs. Et autant de Borsalinos. Mitraillettes. Pistolets. Chargeur de cartouches. Couteaux [...] La fille à la caisse m'a fait un sourire si aimable que j'ai pensé qu'elle était prête à me prendre dans ses bras.
- Vous allez jouer aux gangsters, monsieur ? - Je vais être un gangster.
- Oh, mon... mon Dieu !
- Ne vous donnez pas la peine d'enregistrer ces articles, je compte les voler."

 

 

 


Titre : Sayonara Gangsters

  Auteur   : Genichiro Takashi

Éditeur : Books

Parution : Mars 2013

  224 pages 

Prix : 18€


 

Par Choco - Publié dans : Littérature japonaise - Communauté : Salon Lecture
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Jeudi 29 mars 2012 4 29 /03 /Mars /2012 23:57

temple-des-oies-sauvages-01.jpgNangaku Kishimoto est un peintre renommé qui a peint de magnifiques panneaux ornés d'oies sauvages. Ces peintures qui ornent désormais le Temple Kohoân sont les dernières traces de cet homme mourant qui confie sa maitresse Satoko aux bons soins de Kitami, le moine responsable du temple. Kitami, amoureux secret depuis toujours de la belle Satoko, s'empresse de l'accueillir en son temple où il vit avec Jinen, son jeune apprenti. Laissant libre cours à ses désirs, les deux amants connaissent alors une vie empreinte de sensualité et de sexualité ignorant que, bientôt, elle va être menacée. 

 

Voilà un roman à la trame tout ce qu'il y a de plus classique : un lieu fermé et trois personnages dont les relations troubles vont finir au tragique. L'histoire se déroule dans un quasi huis-clos à l'intérieur du temple autour de 3 personnages. Kitami est le responsable du Kohoân et il doit faire face à de nombreuses obligations envers les familles auquel il est rattaché : prières commémoratives, cérémonies de deuil, ...  La venue de Satoko bouleverse son quotidien et développe ses ardeurs masculines. Satoko, qui en acceptant de venir habiter au temple s'est rallié au "meilleur choix" possible pour une femme de sa condition,  s'y prête malgré tout avec bonheur et répond aux attentes de Kitami tous les jours. Au mileu, Jinen. Le petit moine apprenti destiné à devenir le successeur de Kitami présente un physique repoussant mais surtout un regard et un comportement inquiétant. C'est un jeune garçon silencieux mais dévoué qui effectue ses tâches sans rechigner et subit les vexations de son maître sans broncher.

 

" [...] ... elle ne parvenait pas à se faire au petit moine : Jinen. Pour parler franc, elle ne l'aimait pas, mais sans qu'elle eût pu dire pourquoi. D'abord, il avait une grosse tête sur un petit corps : ses proportions faisaient croire à quelque anomalie. Son caractère contredisait cette impression : il avait une certaine candeur, un côté «enfant bien sage». Mais Satoko ne pouvait pas supporter son air sinistre."

 

A l'image de Satoko que le garçon attire et effraie en même temps, nous ne saurions rien des pensées et des sentiments de Jinen. La chute de l'histoire n'en sera d'ailleurs que plus surprenante, si vous avez évité de lire la quatrième de couverture qui vous dévoile tout...

L'auteur aborde ici un univers qu'il connaît bien, ayant excercé lui-même en tant que novice dans un temple. Il renonce d'ailleurs à devenir moine pour écrire des romans. L'ambiance est d'ailleurs très réaliste et l'atmosphère parfaitement rendue. Roman à léger suspense, la tension apparaît peu à peu malgré une apparence de sérénité. Un malaise certain que Satoko ressent particulièrement sans parvenir à le cerner. La promiscuité exacerbe les désirs et le temple, lieu de dépouillement par excellence devient temple de la luxure.

 

temple-des-oies-sauvages-02.jpgHiroshige

 

Le temple des oies sauvages est finalement un roman très simple qui ne se fait remarquer ni par son écriture, ni par son histoire. Un choix semble-t'il délibéré de l'auteur (trop peu) explicité dans la préface. Si j'avais ignoré la manière tragique dont cette histoire se terminerait, j'aurais peut-être plus apprécié ce léger roman qui ménage sa fin en tenant le lecteur dans une certaine ignorance. Malheureusement, j'ai pour ma part trouvé dérangeant le fait de ne rien savoir jusqu'à la fin des sentiments de cet enfant qui va se révéler le pivot de cette histoire. S'ils finissent par être compréhensible, à travers ses actes, la sensation durable d'être resté en surface, que le ressort psychologique est absent prend malgré tout le pas.

Le style d'écriture épuré et sans grandes envolées littéraires, le choix très classique d'un narrateur omniscient ne marqueront pas plus les esprits. De l'auteur, on retiendra surtout ce désir de parler d'une classe de déshérités qui ressassent amertume et désespoir, de ces existences où vie et mort se côtoient et se mélangent pour le meilleur et pour le pire. Du roman , c'est la peinture tristement réaliste de la vie religieuse de moine et de novice qui restera en mémoire.

 

Une lecture agréable donc mais qui ne me paraît pas indispensable outre mesure.

 

 

D'autres avis :

Virginie - Katell -

 


 Titre : Le temple des oies sauvages

Auteur : MIZUKAMI Tsutomu

Editeur : Picquier

Parution : 1992 /1995 pour le poche

    139 / 144 pages 

Prix : épuisé / 6€


 

Challenge Dragon de Feu


 

10 jours japonais

 

Jour 10 des 10 jours japonais :

Vous pouvez également découvrir :

 

- Jérome a lu Boy, de Kitano

- Unchocolatdansmonroman nous fait découvrir le peintre Yoshitomo Nara

- Clara a lu le roman inachevé de Kawabata, Les pissenlits

- Mango nous présente un peintre qui a peint sur le Japon

- Catherine évoque la présence de Kenzaburo Ôé au salon du livre

- Sharon s'attaque au manga Nana

 


 


Par Choco - Publié dans : Littérature japonaise - Communauté : Salon Lecture
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Lundi 26 mars 2012 1 26 /03 /Mars /2012 16:00

arrachez-les-bourgeons-01.jpgDeuxième guerre mondiale, au Japon. Les bombardements menacent la population. Un groupe d'une quinzaine de jeunes adolescents fuient la ville pour se réfugier dansun petit village de montagne. Pourtant ces enfants ne sont pas libres. Placés dans une maison de correction , ils sont sous la garde d'un éducateur qui fait preuve d'une violence sourde envers eux. Ce dernier les laisse aux mains d'un groupe de villageois, le temps qu'il aille chercher un deuxième groupe d'enfants. Pendant ce temps, les villageois malveillants les obligent à  enterrer les cadavres d'animaux malades. Hélas, quand l'épidémie se propage aux hommes, tous les habitants prennent la fuite, abandonnant les enfants dans le village dans lequel ils les enferment. Livrés à eux-même, les jeunes tentent de surivre seuls.

 

Ce roman publié en 1958 quand l'auteur avait 23 ans est absolument sidérant de violence et d'horreur. Pas une horreur glauque et sanguinolente mais une horreur immorale.

Le groupe de jeunes délinquants est rejeté de partout. Placés parfois pour de mauvaise raison dans cette maison de correction, les enfants ont vu leurs parents refusés de les récupérer. Conduit par un homme peu amène, sous-alimentés, rabaissés constamment, battus en cas de fugue, ils sont à la merci des adultes qui les regardent comme des bêtes dangereuses.

 

«Les voleurs, les incendiaires et les excités seront battus à mort par les gens du village. Gardez toujours bien en tête que vous n'êtes que des bouches inutiles et indésirées.»

 

Les villageois n'ont que haine envers ces enfants perdus et les utiliser pour de basses tâches d'inhumation ne leur posent aucun cas de conscience.

 

"Écoute, un gars comme toi, il vaut mieux l'étrangler quand il n'est encore qu'un enfant. Les minables, il vaut mieux les égorger au berceau. On est des paysans, nous : on arrache les mauvais bourgeons dès le début."


Aussi, quand le village s'avère contaminé par une étrange épidémie, ils ne s'encombrent pas de ces rebuts de l'humanité et les abandonnent sans vivres dans le village qu'ils barricadent et surveillent à coup de fusil pour les empêcher de sortir.


" Le blocage des rails était un "symbole". Il signalait une somme d'hostilité chez les paysans dans les villages qui entouraient, par cercles concentriques, celui de la vallée dans laquelle nous étions emprisonnés ; cela dressait autour de nous un mur robuste, épais et absolument infranchissable. "

 

Livrés à eux-même, les enfants s'approprient les habitations et la nourriture abandonnée. Très vite, un coréen et un soldat fugitif les rejoignent. Eux aussi, sont des exclus. Une vie en communauté s'organise. Une certaine liberté est trouvée à l'intérieur même de cette prison. On y perçoit à nouveau le temps de l'enfance perdue chez certains. Tandis que d'autres grandissent trop vite face à l'horreur de la situation.

 

Le récit est raconté à la première personne par le narrateur qui fait partie de ceux qui dirige le groupe de manière implicite avec Minami. Lucide quant à leur situation, il tente néanmoins de cacher aux plus jeunes l'épidémie pour éviter la peur, les débordements. Seul l'insouciance de son jeune frère lui redonne le sourire. Son frère et la petite fille, abandonnée elle aussi dans le village près du cadavre de son mère... Une attirance violente, un désir de protection, l'innocence de sa figure le pousse à s'en rapprocher. Un premier amour peut-être.

Mais la maladie, la mort, les adultes rodent. Des adultes qui n'ont ici pas du tout le beau rôle. Les paysans peu éduqués craignent de simples enfants précédés d'une mauvaise rumeur, craignent la maladie devant laquelle ils ne savent réagir. Leur réaction est le rejet, la haine, la violence la plus noire. Ils abandonnent des enfants à un sort inimaginable.Ils font une guerre absurde, y envoient leurs propres enfants tuer et se faire tuer. Ils sont cruels, lâches et souillent tout ce qu'ils touchent.

Tout dans ce roman, sent le désespoir, la crasse, le malheur, le mensonge, la folie des hommes.

 

" Tel un interminable déluge, la guerre inondait les plis des sentiments humains, les moindres recoins des corps, les forêts, les rues, le ciel, d'une folie collective. "

 

Les quelques passages d'insouciance ne suffisent pas à éclairer cette histoire qui retombe bien vite dans une noirceur sans nom. C'est le récit de l'enfance perdue, du désir de liberté. D'une fuite des adultes et de leur inhumanité. De la guerre, des responsabilités, de la mort. Une fuite perdue d'avance bien évidement.


 

" Pendant ces jeux inertes, nous avons examiné une horloge démodée qu'un camarade avait apportée et, levant les yeux, nous avons évalué la position du soleil. Mais le temps était si lent, il n'avançait guère. Le temps ne bouge pas du tout, me dis-je exaspéré. Tout comme le bétail, le temps ne veut pas avancer sans la surveillance sévère des hommes. Comme les chevaux et les moutons, le temps ne fait pas un pas sans l'ordre d'un être humain. Nous sommes englués dans la flaque du temps. ON ne peut rien faire. Mais rien n'est plus difficile et exaspérant, fatiguant et vénéneux pour le corps que d'être emprisonné sans rien pouvoir faire. "

 

 

Arrachez les bourgeons, tuez les enfants est une fable déchirante qui dénonce la bêtise, la cruauté gratuite, l'exclusion, la guerre, etc... C'est un texte profondément désenchanté sur l'humanité des hommes, sur la résignation devant la violence. Faut-il se plier devant plus fort que soi ? Faut-il suivre les règles édictées par le plus grand nombre ? Faut-il garder ses convictions, se rebeller même au risque de mourir ? La fin tragique de cette histoire en est la réponse.


A vous de découvrir ce chef d'oeuvre bouleversant !!

 

 

D'autres avis :

Jana -

 

Du même auteur, sur le blog :

Seventeen

 

A noter : le manga Rainbow tourne également autour du thème des enfants dans une maison de correction. Une série très dure avec quelques scènes difficiles mais qui met en avant l'entraide et la solidarité.


 


 Titre : Arrachez les bourgeons, tuez les enfants

Auteur : Kenzaburo ÔÉ

Editeur : Gallimard, L'imaginaire

Parution : Réédition Février 2012 (1ère édition, 1996)

    234 pages 

Prix : 7,90€


 

Challenge Dragon de Feu

 

10 jours japonais

Jour 7 :

 

- Chez Jérome, c'est raviolis !

- Hélène a lu Le coupeur de roseaux, de Tanizaki

- Tiphanya découvre Mes images du Japon

- Ankya s'essaie aux jeux télévisés japonais

- Unchocolatdansmonroman découvre Le kimono blanc

- Touloulou s'est lancé dans Les années douces

- Merquin s'intéresse à la couture japonaise

 


Par Choco - Publié dans : Littérature japonaise - Communauté : Salon Lecture
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Vendredi 23 mars 2012 5 23 /03 /Mars /2012 23:50

Seins-et-oeufs-01.jpgMakiko est une femme d'une quarante d'années qui élève seule sa fille de 12 ans, Midoriko. Depuis peu, Makiko est obsédée par l'apparence de sa poitrine et est bien décidée à s'offrir de nouveaux seins. Une lubie que sa fille, en passe de devenir à son tour une femme, ne comprend absolument pas. Alors que la communication entre ces deux générations peinent à se faire, un séjour est organisé chez Natsuko, la soeur de Makiko.

 

Ce court roman est un beau portrait de femmes qui a connu un fort succès au Japon. Des femmes pas forcément à l'aise avec leur féminité et qui sont soumises au diktat de la société.

Makiko travaille dans un bar à hôtesse qui lui prend toute ses soirées. Depuis que son mari l'a quitté, son apparence physique la dégoûte. Persuadé qu'une opération sur ses seins est la solution, elle pense qu'elle lui offrira un nouveau départ.

Sa fille Midoriko est, au contraire, à mille lieux de toute féminité et séduction. Son corps évolue tout doucement et si ses copines font des gorges chaudes de l'arrivée de leur règles, Midoriko est plutôt écoeurée devant ces humeurs inconnues qui ne sont pas encore apparues. La sexualité et l'enfantement ne valent guère mieux à ses yeux et le fait qu'elle ne connaisse pas son père n'arrange pas les choses.

 

" Avoir des ovules ou des spermatozoïdes c’est la faute à personne, mais au moins on devrait éviter de les faire se rencontrer. "


Entre elles deux, Natsuko avec ses 30 ans et son célibat. Servant d'arbitre entre la mère et la fille, elle reste fort en retrait et assiste impuissante à l'incompréhension des 2 femmes. Makiko ne pense qu'à ses seins, ne parle que d'eux et semble insensible à la manière radicale de sa fille de couper le dialogue : cette dernière a décidé de ne plus parler et elle se contente de répondre par quelques mots écrits. Une adolescente perturbée donc qui tout en s'inquiétant pour sa mère s'agace de ses choix et de son attitude.

 

Seins-et-oeufs-02.jpg© Kanako Sasaki

 

Voilà un petit texte moderne et cruel sur l'image de la femme japonaise. Ici les hommes sont absents et ne semblent pas avoir leur place dans la vie de ces 3 femmes. Au fil d'un huis-clos qui oscille entre farce cruelle et tragédie douloureuse, Seins et oeufs nous donne à voir le poids de la société sur des femmes qui peinent à trouver leur place.

Le sujet n'est pas du tout abordé de manière frontale. La narration (faite par Natsu) est froide et distanciée, le style plat inspiré d'une langue parlé peu regardante sur les erreurs. Au lecteur d'interpréter les non-dits. Makiko doit-elle se plier aux désirs masculins de son bar à hôtesse pour augmenter sa poitrine plate ? Midoriko doit elle se réjouir de voir ses formes s'arrondir et de voir l'arrivée de ses règles comme une réjouissance, à l'instar de ses camarades ? Natsuko doit-elle affronter le jugement extérieur de se voir encore célibataire à 30 ans ? Rien ne nous le dit mais on peut l'interpréter ainsi. L'image que l'on renvoie vers les autres est donc un poids terrible qui peine à s'énoncer clairement.

En parallèle, on assiste aussi à la déclaration d'amour que  Midoriko fait à sa mère dans son carnet dont des pages nous sont données à lire. Inquiète par cette opération de chirurgie qui n'est pas sans risques, elle peine à se délivrer de sa peur en en parlant à sa mère qui semble bien plus préoccupée à comparer les publicités des cliniques de chirurgie esthétique que d'écouter sa fille.

 

"Dans un pays des Etats-Unis, un monsieur a acheté comme cadeau à sa fille de quinze ans une opération d'augmentation mammaire. J'ai entendu cette histoire, mais vraiment qu'est ce que c'est ça ! Ca me dépasse. Et puis, aux Etats-Unis, il paraît que la proportion de suicides chez les femmes qui ont eu une opération d'augmentation mammaire est trois fois supérieure à la moyenne. Elle sait ça, maman ? Si elle ne le sait pas, c'est grave ! Si elle le savait, elle changerait peut-être d'idée. Il faudrait que je trouve le temps de lui en parler sérieusement. Est-ce que j'y arriverai ? Est-ce que j'arriverai à lui demander pour de bon ? Pourquoi tu fais ça ? Mais il faut que je lui demande pour de bon, son histoire d'augmentation mammaire. Et tout le reste."


Mais comment Midoriko peut -elle accepter sa nouvelle vie de femme si sa propre mère peine à assumer la sienne ?


"La nuit dernière, maman a parlé en dormant, ça m’a réveillée. Je me suis demandé si elle allait dire un truc drôle, mais elle a crié très fort : « Une bière, je vous prie ! ». D’abord, j’ai été surprise, puis ça m’a fait pleurer. Je n’ai pas pu me rendormir jusqu’au matin. Voir quelqu’un souffrir, ça fait mal, même si c’est quelqu’un d’autre. Pauvre maman. Oui, pauvre maman, depuis tout le temps » "

 

Sous des dehors de petit roman sans importance, Seins et oeufs s'avère bien plus profond que les apparences le laissaient supposer. Dénonçant le rôle traditionnel de la femme japonaise cantonnée à une sensualité discrète,  l'influence (occidentale ? ) de la société sur l'image d'une femme aux gros seins, l'auteur termine sa réflexion et son roman sur une scène d'anthologie proprement hallucinatoire où la mère et la fille se brisent des oeufs sur le crane. Une façon de briser le carcan d'une féminité attendue et d'une maternité obligatoire ? 


« Pour la simple raison qu’on est née, en fin de compte il faut vivre, manger tout le temps et gagner sa vie, rien que ça c’est l’horreur. […] et en plus il faudrait faire sortir un autre corps de son corps ? »

 

La place de la japonaise d'aujourd'hui est encore à trouver entre tradition et modernité, dans une société où les hommes semblent singulièrement absents. Un ouvrage troublant donc qui énonce les interrogations féminines d'une société en pleine transformation et qui laisse entendre une voix inhabituelle.

 

A noter : l'auteur a remporté le prix Akutagawa pour ce roman.

 

D'autres avis :

Virginie - Cachou -

 

Liens :

Les premières pages à lire ICI.

 

 


 Titre : Seins et oeufs

Auteur : Mieko Kawakami

Editeur : Actes Sud

Parution : Février 2012

    112 pages 

Prix : 13,50€

 


 

Challenge Dragon de Feu

 

10 jours japonais

 

Jour 4


Aujourd'hui, vous pouviez découvrir sur les blogs :


- Mango s'est plongé dans Les abeilles, de Ogawa

- Jérome a lu le très bon manga Soldats de sable

- Emmyne continue de nous ravir avec ses haikus.

- Loula nous fait découvrir le monde du thé

- Unchocolatdansmonroman est parti découvri Kitano et son Boy

Par Choco - Publié dans : Littérature japonaise - Communauté : La littérature au féminin
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Lundi 24 octobre 2011 1 24 /10 /Oct /2011 07:00

1q84-livre 1 01

 1984, Tokyo.

Aomamé est une jeune femme sportive qui enseigne les arts martiaux et accessoirement des techniques pour se défendre contre les agressions masculines. Mais on découvre aussi qu'elle cache une activité de tueuse. Pour le compte d'une vieille dame fortuné, elle s'attaque en toute discrétion à des hommes violents qui n'hésitent pas à battre et martyriser leurs femmes.

Tengo, professeur de mathématiques, s'est fait repérer par l'éditeur Komatsu. Ses écrits paraissent régulièrement dans des revues et sa grande qualité d'écriture est apprécié par Komatsu qui fait souvent appel à lui pour l'aider à dénicher de nouveaux talents. Devant le surprenant manuscrit de Fukaéri,une jeune fille de 17 ans, ce dernier lui propose de remanier "La chrysalide de l'air" afin de parfaire le style.

Les 2 personnages ne se croisent pas mais semblent liés d'une manière ou d'une autre. Peu à peu, leur univers se fissure et des distorsions apparaissent au point d'aboutir à un monde étrange et décalé où 2 lunes brillent dans le ciel. Un univers parallèle qu'Aomamé nommera 1Q84...

 

Difficile de résumer et parler d'un roman dont voici uniquement le premier volume.

Construit en alternance de chapitres, le lecteur suit tour à tour Aomamé et Tengo. L'intrigue et les personnages se mettent en place lentement et nous pénétrons petit à petit l'intimité de chacun.

Aomamé est une trentenaire célibataire qui, après le suicide de sa meilleure et seule amie dû à des violences conjuguales, est retourné à sa solitude. Amoureuse d'un petit garçon de 10 ans qui lui a autrefois, tendu la main, elle attend patiemment que le destin le remette sur sa route. En attendant, elle s'organise quelques parties fines en compagnie de messieurs au crâne bien fait. Pourtant depuis quelque temps, elle est déstabilisé par des évènements de son quotidien qui lui échappe. Elle découvre 2 lunes dans le ciel, apprend des faits publics qui lui avaient échappés, etc..

Tengo est également une âme solitaire. Tourmenté par le passé et une image maternelle qui ne colle pas tout à fait à la réalité qu'on lui a donné, il vit seul et se contente des visites hebdomadaires de son amante mariée qui pourvoit à tous ses plaisirs. Il est partagé devant la mission que lui a confié Komatsu. Tout en ayant conscience qu'il s'agit d'une tromperie pour le lecteur, il est enthousiaste devant ce manuscrit empreint d'une fraicheur et d'un fond qui lui fait défaut. Jamais publié malgré ses qualités stylistiques, il lui manque le fond, ce quelque chose à dire qui donnerait une âme à ses romans. Pour ce travail, Tengo va rencontrer Fukaéri, une jeune fille très étrange, presque mutique dont le tuteur va lui révéler le passé : une enfance cloisonnée dans une communauté utopique qui s'est peu à peu transformé en secte religieuse où les enfants subiraient des violences. 

 

1q84-livre-1-02.jpg

  © Stephane Barbery

 

N'espérez pas que les deux fils de l'intrigue se rejoignent à la fin de ce premier volume. Si le lecteur finira par comprendre les liens anciens qui se posent entre Tengo et Aomamé, il doit savoir qu'ils ne sont pas encore appelés à se rencontrer ici.    

Murakami construit un étrange univers tout en strates et en détours. Abordant des sujets aussi divers que la violence envers les femmes, les sectes, le travail d'écriture, la sexualité, etc... , il balade son lecteur à travers une prose empreinte d'étrangeté et d'onirisme. On avance à petit pas dans cette lecture sans comprendre où l'auteur veut nous mener tout en décelant de nombreux indices qui ne prendront sens que les volumes suivants.

Ajoutant une petite touche fantastique ou mystérieuse avec ces Little People sortis du roman de Fukaéri mais qui semblent prendre place dans la réalité qu'ils se plaisent à influer, Murakami ne fait qu'accentuer l'étrangeté troublante de ce roman.

1Q84 est véritablement un roman d'atmosphère au parfum subtil et vaporeux où les personnages flottent dans un monde où ils peinent à exister. 

Evidente référence au roman 1984 d'Orwell, dont je ne suis malheureusement pas capable de faire le lien faute de lecture récente, 1Q84 est très certainement un roman complexe qui ne prendra toute sa mesure que dans la totalité des 3 tomes prévus. Mais s'il est difficile de juger une oeuvre sur le tiers de son contenu, il est malgré tout évident que Murakami nous offre, une fois encore, un grand roman qui oscille entre rêve et réalité, plongeant son lecteur dans une dimension atemporelle où tout semble possible.

  

 

Extraits : 

 

" Si vous faites cela il n’est pas impossible que le paysage vous semble un peu différent de celui de tous les jours. Mais il ne faut pas se laisser abuser par les apparences. La réalité n’est toujours qu’une. "

 

" A un point donné, le monde que je connaissais a disparu, ou bien s'est retiré, remplacé par un autre. Comme s'il avait été aiguillé ailleurs. En somme, la conscience qui est la mienne en ce moment, appartient à celle du monde originel, lequel, cependant, a déjà cédé sa place à un autre. "

 

" Il serait d'ailleurs bon de donner une appellation appropriée à ces conditions nouvelles dans lesquelles je me trouve. Et j'ai aussi besoin d'attribuer à ce monde un nom qui me sera propre, pour le démarquer du monde d'autrefois, celui où les policiers étaient munis de leurs vieix revolvers. Après tout, on donne bien des noms aux chiens ou aux chats. Il n'y a pas de raison que ce nouveau monde altéré n'en ait pas.

1Q84 - voilà comment je vais appeler ce nouveau monde, décida Aomamé. 

Q, c'est la lettre initiale du mot Question. Le signe de quelque chose qui est chargé d'interrogations. " 

  

D'autres avis :

Lael - Clara - Virginie - La ruelle bleue - Kathel - Manu - Emeraude - Voyelle et consonne -  

 

 


Titre : 1Q84, Livre I - avril-juin

Auteur : Murakami Haruki 

Editeur : Belfond

Parution : Août 2011

533 pages 

Prix : 23€


 

Livre lu grace à Price Minister et son opération Match de la rentrée littéraire.

 

1% littéraire 2011

 

 

   

Par Choco - Publié dans : Littérature japonaise - Communauté : Salon Lecture
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