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Littérature chinoise

Lundi 4 février 2013 1 04 /02 /Fév /2013 07:00

Tuer-son-mari-01.jpgTuer-son-mari-02.jpgLin Shi est encore une jeune fille quand son oncle la donne en mariage à Chen Jiangshui. Ce dernier est boucher et un expert dans l'art de tuer les porcs. Chen se révèle un homme violent qui n'hésite pas à violenter sa femme et à la prendre sexuellement de force au point de la faire hurler de douleur. Alors que le voisinage fait semblant de ne rien voir et entendre, Lin Shi tente de s'accommoder de cet homme qui a moins le mérite de la nourrir. Mais jusqu'à quand ?

 

Li Ang est une auteur taiwanaise qui écrit en langue chinoise. Écrivain controversé, elle n'hésite pas à aborder des sujets tabous et à militer pour l'indépendance de Taïwan et pour la libération sexuelle. Son roman Tuer son mari, paru une première fois sous le titre La femme du boucher, ne fait pas exception. Comme le titre, le prologue et les premières pages du texte l'indiquent, il sera question d'un meurtre, celui d'une femme envers son mari. Cette histoire qui va vous être racontée s'appuie d'ailleurs sur un fait réel et n'en est que plus choquante.

 

On suit donc le destin de Lin Shin, mariée à un homme qu'elle ne connaît pas en échange de quelques kilos de viande. C'est que Taïwan se relève tout doucement de la guerre et que la population crie famine. Son mariage avec un boucher est censé être une chance pour cette jeune fille qui connaît depuis sa naissance les affres de la faim. Pourtant, on découvre peu à peu qu'être une femme dans une société conservatrice laisse peu de place au bonheur et à la liberté. La mère de Lin Shin est une veuve qui a été violée par un militaire. Les circonstances du drame sont telles que cette femme, désormais vue comme une fille facile, a été mise au ban de la famille. On fit disparaître la coupable (tuée ?) et un oncle prit en charge bon gré, mal gré, Lin Shin alors âgée de 13 ans. Dès que Lin SHin fut réglée, il finit par s'en débarrasser de manière très avantageuse en la mariant contre plusieurs kilos de viande de porc. Lin Shin découvre alors sa nouvelle vie conjugale dans un petit village de campagne. Si elle peut désormais manger à sa faim, elle doit encaisser les assauts de son mari, un être grossier, qui la prend avec sauvagerie et attend qu'elle se conduise comme une bonne épouse dévouée : lui offrir son corps, préparer les repas et garder une attitude soumise, même lorsqu'il l'affame sciemment avec une cruauté notable. Ses cris ne font qu'exciter le boucher et provoquer les ragots dans le voisinage qui derrière une compassion de façade, critique cette femme qui hurle sa jouissance (!) et refuse de voir les avantages de sa position.

 

Tuer-son-mari-04.jpg © Chien-Chi Chang, 1998

 

Vous l'aurez compris, Li Ang ne fait pas dans la dentelle. L'auteur décrit le drame de cette jeune femme avec une précision crue et sans fioritures. Elle décrit les sévices, les injures quotidiennes subies par Lin Shin qu'on accompagne jour après jour. Épouse désoeuvrée qui ne travaille pas, elle intègre peu à peu le groupe des femmes du village et découvre les conversations et ragots qui vont bon train. Derrière une apparence solidaire, les femmes ne se font pourtant pas de cadeau et n'hésitent pas à critiquer leur voisine dès qu'elle a le dos tourné. C'est d'ailleurs en surprenant une conversation dont elle est le sujet que son esprit va basculer.

La descente aux enfers décrite par l'auteur est effrayante de réalisme.On ne peut que ressentir de la compassion pour ce personnage de femme bafouée et désavouée par ses proches, et presque excuser son geste criminel. Car plus que la violence franche de son mari, c'est celle plus sournoise des autres femmes de la communauté qui sera le déclencheur. Lin Shin tombe peu à peu dans une folie progressive qui l'enferme dans un monde plus ou moins protecteur mais néanmoins fictif.


Mais à travers le destin de cette femme, c'est toute la société taiwanaise qui est montrée du doigt. Li ang dresse l'image d'une société extrêmement traditionaliste qui s'appuie sur des conventions sociales arriérées et liberticides. Violence physique, violence morale et psychologique, superstitions désuètes, bêtise et inculture, machisme masculin et soumission féminine elle-même transmise par les femmes. Le portrait qui est fait de la société taiwanaise est loin d'être reluisant et on ne s'étonne pas des remous qu'a dû provoquer l'auteur avec ce récit publié en 1983. Plus que le style, somme toute peu marquant, c'est le réalisme et la simplicité de cette histoire qui est à retenir.

A travers une galerie de personnages marquants et stéréotypés et l'histoire d'un drame conjugal somme toute banal, l'auteur réussit à rendre avec beaucoup de force les circonstances, les mécanismes du crime tout en disculpant la coupable. Li Ang nous offre un roman plus que marquant sur Taïwan et la condition féminine de son pays.

 

Tuer-son-mari-03.jpg© Chien-Chi Chang, 1998

 

 

Je laisse la parole à l'auteur dans une interview de 2001 :


Dans La femme du boucher, écrit en 1983, vous montrez l'épouse d'un boucher lubrique, mariée contre son gré, qui tue son mari et dépèce son corps. Quel est le sens de la violence qui imprègne ce roman ?
Li Ang : La violence n'est qu'un moyen de rendre sensible la brutalité terrible de l'oppression. Cela ne peut que mener à la violence. Lorsque je relis le roman aujourd'hui, je me rends compte que les scènes de violence sexuelle, telles que je les ai écrites, suffisent à révéler la face sombre de l'être humain.

C. : Comment vous situez-vous par rapport à la littérature de Taïwan ?
L. A. : J'ai été et je reste un écrivain controversé à Taïwan. C'est probablement une des raisons qui me poussent à continuer d'écrire. Je veux prouver que ce que j'écris a une valeur, est important pour la littérature. Parce que je touchais à un sujet tabou - le sexe, je n'étais pas bien acceptée. Cela a changé depuis peu, avec les évolutions récentes de la situation politique et sociale. Le pays tout entier s'est ouvert ; je peux à présent écrire ce que je veux sans être insultée.

C. : Comment envisagez-vous votre rôle en tant qu'écrivain, et particulièrement en tant qu'écrivain femme ?
L. A. : Parce que je suis une femme, je dois affronter bien des difficultés que n'ont pas à affronter les écrivains hommes. Mais c'est aussi une chance : celle d'explorer un monde jusqu'ici inaccessible aux femmes dans notre culture. C'est comme attraper des poissons dans une mare où peu de femmes chinoises ont pu venir auparavant. Ce qui fait qu'il y a abondance de gros poissons à pêcher - mais seulement si vous en êtes capable ! C'est très encourageant pour moi de penser qu'un monde nouveau est à découvrir et que si ce que j'écris est suffisamment bon, je serai la première femme à avoir traité de ces sujets.


 

D'autres avis :

Mélopée qui m'avait tentée il y a 2 ans ! - Livrogne

 

 

 


Titre : Tuer son mari / La femme du boucher

  Auteur : Li Ang

Éditions (toutes épuisées) :

Flammarion, 1992

Points Seuil, 1994

Denoël, 2004 - 206 pages


 


Par Choco - Publié dans : Littérature chinoise - Communauté : La littérature au féminin
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Jeudi 4 février 2010 4 04 /02 /Fév /2010 12:25

dico amants


Zhuang est une jeune chinoise de 23 ans envoyée en Angleterre par ses parents qui espèrent bien la voir reprendre leur commerce de chaussures. Arrivée à Londres, elle est complètement perdue et déstabilisée par cet univers qui lui est profondément étranger. Logeant dans une auberge de jeunesse, elle passe ses journées à errer et à fréquenter les cinémas. Jusqu'au jour où elle rencontre un homme, bien plus vieux qu'elle avec qui elle va entamer une relation amoureuse. Suite à un quiproquo, elle part très rapidemment s'installer chez lui et c'est désormais auprès de cet homme singulier, un végétarien quarantenaire, artiste désabusé qui a un passif homosexuel qu'elle va désormais vivre et découvir une nouvelle culture. S'appuyant sur son petit dictionnaire chinois-anglais, Zhuang cherche ses mots et sa place. Mais Zhuang saura-t'elle la trouver dans un occident qu'elle le comprend pas et auprès d'un homme dont les valeurs sont différentes ?

Dans ce roman, le lecteur va suivre le parcours d'une expatriée et découvrir en même temps qu'elle les difficultés d'intégration que cela présente mais aussi la barrière de la langue.
En effet, Zhuang est la narratrice et le niveau de langage utilisé pour son récit est celui d'une étrangère qui essaie de parler correctement. Son parler est bourré de fautes de syntaxe, de lexique, d'orthographe et ce procédé est particulièrement réussi. La traductrice a du effectuer un travail énorme pour rendre en français ces erreurs présentes dans le texte anglais d'origine. Des nombreuses erreurs de Zhuang ressortent de jolis passages poétiques ou humoristiques qui dénotent de sa sensibilité.

" Je lis le panneau devant les files : alien et non alien.
Je suis alien , comme dans le film Alien à Hollywood. J'habite l'autre planète, j'ai l'air spatial et la langue étrange. "


Prenant la forme d'un journal, le roman déroule les chapitres selon la succession des mois et s'adjoint à chaque fois la définition d'un mot anglais que la jeune fille apprend. Chaque mot est en relation avec le thème du chapitre et l'effet en est très heureux.
Les différences culturelles sont nombreuses et on se plait à découvrir d'un autre oeil notre monde occidental. Zhuang s'étonne de l'importance donné au temps qu'il fait et aux trop nombreuses nuances par lesquelles on peut le décrire, de la plus grande importance du sujet sur l'action elle-même.

" La personne est le sujet dominateur dans la phrase anglaise. Alors, est-ce que la culture occidentale respecte les individus plus ? (...) Peut-être les chinois sont honteux de mettre leur nom le premier parce que ce n'est pas une attitude modeste. "

Elle pointe du doigt notre système et nous pousse à nous interroger sur tel ou tel fait qui font tellement partis de notre quotidien que nous ne nous y arrêtons plus.
Petit à petit, nous verrons ainsi la langue de la narratrice évoluer au fil des mois. Sa progression se fait de façon subtile et totalement réaliste et on pourrait presque supposer que ce récit s'appuie sur une expérience vécue.

A côté de sa découverte linguistique, le roman est aussi le récit d'une histoire d'amour. Ses relations avec  cet homme (qui ne sera jamais nommé il me semble) sont décrites avec détails. Il est sa bouée de sauvetage, celui qui lui donne l'impression d'être aimée et d'exister dans un pays où elle se sent transparente au yeux des autres. Avec lui, elle découvrira l'amour charnel et ne s'embarassera pas de ses amours masculines passés.
Pourtant, si on ressent l'amour de la jeune fille pour lui, le sien est quelque peu en demi-teinte. On ne resent pas une affection débordante de la part de cet homme qui préfère garder une part d'intimité et de mystère vis à vis de Zhuang. Il préfère une soirée entre amis à des retrouvailles intimes après un long voyage de Zhuang. Il semble toujours froid à son égard et s'emporte facilement devant l'empressement de ses questions lexicales. Il refuse de s'engager et de parler d'avenir. On finit par se demander ce qu'elle lui trouve et être agacée par cet amour qui semble non partagé. Je dois dire que j'ai été moins convaincue par cette partie-ci par le portrait si particulier de cet homme.
La description des sentiments de Zhuang reste cependant extrêmement forte et m'a beaucoup touchée.

  " Je pense que la solitude dans ce pays est une chose très solide, très lourde. Elle est touchable et atteignable, facilement.
La solitude vient me voir pendant certaines heures chaque jour, comme un visiteur. Comme un ami qu’on n’attend pas, qu’on n’a jamais envie de voir spécialement, mais quand même, il vous rend visite et vous aime, à sa manière. Quand le soleil quitte le ciel, quand l’énorme obscurité avale la dernière bande rouge à l’horizon, à ce moment, je vois la silhouette de sa solitude devant moi, et elle entoure mon corps, ma nuit, mon rêve. "

"Aimer, ce mot d'ici, comme les autres mots d'ici, a un temps. "J'aimais" ou "j'aimerais" ou "j'ai aimé". Tout ces temps signifient qu'aimer est limité dans le temps. Pas infini. Il existe seulement dans une période déterminée. En chinois, aimer n'a pas de temps. Pas de passé, pas de futur. Aimer en chinois signifie un état, une situation, une circonstance. L'amour est l'existence qui englobe le passé et l'avenir.
Si notre amour existait dans le temps chinois, alors il durera toujours. Il sera infini."

A travers ce couple si différent, ce sont 2 conceptions différentes de la vie qui s'opposent. Réflexion sur les difficultés de compréhension entre les peuples, ce roman saura vous toucher par sa langue inventive et son regard décalé sur les choses du quotidien.

Une très belle découverte que je dois à Liliba qui a fait voyager ce joli roman jusqu'à moi !

Les avis de Karine, Mango, Clarabel, Yueyin, Kathel, Cocola, ...


Note : 4 / 5


Editions Buchet-Chastel - 21€

Par Choco - Publié dans : Littérature chinoise
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Vendredi 11 septembre 2009 5 11 /09 /Sep /2009 21:58



Lin Kong est un médecin militaire dans un hopital en Mandchourie. Il a accepté autrefois un mariage arrangé par ses parents avec une paysanne aux pieds bandés pour laquelle il n'éprouve que de la honte. Vivant à la ville, il ne retourne à son village qu'une fois par an pour retrouver sa fille et sa femme. Mais Lin a rencontré Manna, une jeune infirmière. Un adultère comprometerait leur carrière et leur réputation. Pendant 17ans, Lin va alors essayer d'obtenir en vain le divorce. 18 ans, pendant lesquel Manna et lui attendent d'avoir une relation plus poussée.

Tableau de la Chine communiste des années 60 à 80, ce roman nous montre un pays encore coincé dans ses traditions séculaires. Le Parti interdit toute relation entre les 2 sexes chez les personnes non mariés, réprouve le divorce. Les livres sont censurés et confisqués. On apprend que des couples peuvent être affectés à des villes éloignés, au détriment de la vie familiale et que le collectif prime avant tout sur la vie personnel. Pas de vie privée dans la Chine communiste !
"La longue attente" ou comment un parti totalitaire veut régler la vie de tous dans leur intimité, jusque dans leurs rêves.

L'auteur s'interroge aussi sur le désir et l'amour. Une si longue attente ne tue-t'elle pas l'objet du désir ?
Alors qu'ils obtiennent enfin satisfaction, des interrogations se posent sur la véracité de leur amour. L'amour platonique ne s'est-il pas émoussé à force d'attente ?
Lin, amer, semble toujours hésiter entre les 2 femmes. Il se laisse vivre et accepte avec peu de rebellion les règles imposées par le Parti.  On aimerait presque le secouer !
De plus, la condition féminine ne parait pas très réjouissante : le rôle de la femme est de s'occuper de son mari et de ses enfants. Et elle semble peu active et délègue les décisions importantes à l'homme.
La Chine d'aujourd'hui a-t'elle tant changé depuis cette époque ? pas sûr...

Une lecture dure et dénonciatrice qui n'est pas exempte de quelques longueurs. Il se passe peu de choses pendant les 20 années du couple que nous suivons et, tel un hommage au titre, on attend longtemps le dénouement. ça reste pourtant un roman très intéressant pour découvrir la vie sous la domination du Parti communiste.


Note : ***



Editions Seuil - 21€
Editions Seuil, Points - 6,50€



( L'auteur, qui vit en Amérique et écrit en anglais, est d'origine chinoise. Ses romans se situent tous dans son pays d'origine. C'est pourquoi, il me parait plus judicieux de le classer en littérature chinoise.)




     Objectif PAL : # 2



Par Choco - Publié dans : Littérature chinoise - Communauté : Salon Lecture
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Mercredi 2 septembre 2009 3 02 /09 /Sep /2009 19:39



Le petit Huitième, mort à 16 jours, a été enterré sous la fenêtre de la maison. Maison est un bien grand mot car il s'agit plus exactement d'une unique pièce de 13m², où s'entassent une famille chinoise de 11 personnes, frôlé toutes les 7 minutes par le train !
C'est Petit Huitième qui nous raconte le quotidien de ses parents, frères et soeurs.
Loin d'allier amour et protection, cette famille plongée dans la misère ne jure que par le chacun pour soi.
Le père, docker bagarreur et alcoolique bat sa femme et s'acharne sur Septième frère, dernier né traité comme un chien et qui dort sous le lit parental, faute de place. La mère aguiche les voisins et considère qu'être battue est une soupape nécessaire pour son mari. Grand frère travaille la nuit pour pouvoir dormir le jour, toujours faute de place. Bref les enfants ne souhaiteront qu'une chose : quitter au plus vite ce lieu sordide.

Vue par par l'innocence du regard du Petit Huitième, le portrait de cette famille est encore plus choquant. Aucun jugement de valeur n'est donné, au lecteur de se faire la sienne. Mais il n'est pas difficile de comprendre la cruauté des uns et des autres dans le luxe de détails offerts par l'auteur. La famille n'est qu'un cercle aléatoire de personnes. L'échec et le malheur leur ont fait oublier le sens des mots amour et famille. Fang Fang y dénonce aussi les conséquences du libéralisme : Il n'est pas anodin que le seul membre ayant "réussi" sa vie est celui qui aura écrasé tout le monde par rancoeur et qui aura su jouer de ses relations pour gagner de l'argent et un statut qu'il ne mérite pas.

Fang Fang, auteur du courant réaliste chinois,  nous donne ici un véritable documentaire sur la vie d'une famille ouvrière pauvre des années 60-70 par l'intermédiaire du regard d'un enfant nous rapportant les choses les plus crues, comme les plus violentes avec la candeur et l'inconséquence de son age.




Note : ***



Editions Picquier, poche - 6,50€

Par Choco - Publié dans : Littérature chinoise - Communauté : Salon Lecture
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