
1947. Anna Odintsava est une jeune étudiante en ethnologie qui débarque de Leningrad pour le petit village de Ouelen, dans l'extrême est de la
Sibérie. Son but : étudier le peuple Tchouktche et ses coutumes pour les besoins de sa thèse. Dès son arrivée, la jeune fille tombe sous le charme de Tanat, un jeune nomade qui a quitté un
temps les siens pour étudier. Très vite, ils se marient et partent vivre dans la tribu nomade de la famille de Tanat. Alors qu'Anna s'adapte à une nouvelle culture, Tanat lutte pour que cette
dernière perdure.
Youri Rytkhèou signe ici un chant d'amour pour le peuple tchouktche auquel il appartient. L'étrangère aux yeux bleus, c'est Anna, cette jeune fille ambitieuse et entêtée qui rêve d'égaler Margaret Mead, la célèbre anthropologue qu'elle tient pour modèle.
"Je ne veux pas renouveler l'exploit scientifique de Margaret Mead. Je veux la dépasser et m'assimiler au
peuple que j'étudie, chose qu'elle n'a pas réussi à faire. J'irai assurément plus loin qu'elle, je décrirai la vie d'un peuple primitif de l'intérieur et non du dehors".
Sa rencontre avec Tanat s'avère une belle opportunité de découvrir ce peuple de l'intérieur. En moins de deux semaines, les jeunes tourtereaux sont mariés et partent vivre dans la toundra sous la yaranga familiale. Pour Tanat, les choses sont plus compliquées. Parti étudier pour pouvoir quitter le campement, il sacrifie son rêve pour les beaux yeux de la tanguitan, l'étrangère. Ensuite, il va devoir faire accepter cette dernière auprès de sa famille qui l'a déjà promis à une autre jeune fille depuis son enfance...
La bonne volonté d'Anna fera pencher la balance. La jeune fille se plie aux traditions tchouktches sans se plaindre et montre beaucoup d'ardeur dans son apprentissage des tâches quotidiennes dont elle prend soin de noter les détails dans un petit carnet chaque soir.
Pendant ce temps, les éleveurs de rennes sont inquiets. L'administration russe communiste veut éradiquer les nomades, dernier bastion d'un mode de vie arriéré. Pour cela, elle impose aux éleveurs une politique de kolkhozes qui s'avèrent plus destructeurs que bénéfiques pour la survie des rennes. Tanat et sa famille se dresse contre cette collectivisation forcée et nomadise en se cachant des autorités. Mais pour combien de temps encore ?
Ce roman dépaysant nous plonge véritablement au coeur de la culture tchouktche. A travers l'initiation d'Anna, le lecteur découvre de l'intérieur les traditions d'un peuple qui a peu changé au fil des siècles. Élevage des rennes, tannage des peaux, cuisine, protection contre le froid, chamanisme, musique, ...etc. Tout les points sont abordés dans les grandes largeurs et c'est avec beaucoup de plaisir qu'on prend connaissance de toute la richesse de cette culture préservée. Mais hélas, on assiste également à la menace qui pèse sur le nomadisme tchouktche. Là encore, avec beaucoup de simplicité, nous sont détaillés les conséquences désastreuses des fermes collectives. Le poids du communisme est plus que palpable et pas forcément en bien. Pour autant, les tchouktches ne sont pas contre le progrès et une réflexion intéressante se fait jour entre les lignes sur le futur des populations nomades traditionnelles. Authentique, vivant, l'auteur nous offre de très belles pages sur son peuple, sa terre qu'il sait décrire avec beaucoup d'affection et de minutie.
Le fil conducteur de cette histoire est la relation amoureuse qui s'instaure entre Anna et Tanat. Certains y ont vu une sublime romance. J'ai été pour ma part beaucoup moins convaincue. Le lien qui se crée entre les deux jeunes gens et les amène au mariage en 15 jours m'a semblé totalement irréaliste. Tanat qu'on découvre très impliqué dans ses études surprend par sa façon de tout lâcher très rapidement pour les beaux yeux d'une inconnue. Anna semble amoureuse mais répète inlassablement son désir de devenir une ethnologue renommée, se projette devant des pairs fascinés par sa future expérience.
"J'ai mûri le plan de prendre un jeune Tchouktche pour mari afin de pénétrer avec lui en pleine toundra dans les profondeurs d'une communauté authentique".
Plus loin, on découvre (attention SPOIL) qu'elle accepte avec une facilité déconcertante l'arrivée d'une deuxième épouse dans sa couche. Enfin, l'histoire d'amour semble dérisoire lorsque l'on en vient à la mort de son mari, qui n'occupera que quelques lignes dans le récit (fin SPOIL). Bref, cette histoire d'amour qui n'évite pas les écueils de la facilité m'a semblé un prétexte tout trouvé pour aborder de l'intérieur le sujet qui intéresse l'auteur : la culture tchouktche.
Pour autant, le roman n'est pas à jeter aux orties, loin de là ! Il s'avère vraiment passionnant et se lit presque comme un témoignage historique d'une époque déterminé qui voit le basculement (la fin ?) d'une culture au profit d'un communisme tout puissant peu en phase avec les exigences quotidiennes.
Aujourd’hui seulement 10% des peuples de Sibérie ont une vie nomade ou semi-nomade contre 70% d’entre eux il y a 30 ans. La principale menace est l'industrialisation et la dégradation de l'environnement causée par l'exploitation du pétrole notamment. Bref, la lecture de ce roman ne peut que nous rappeler la richesse et l'importance des peuples nomades du monde. Ne les oublions pas.
D'autres avis :
Titre : L'étrangère aux yeux bleus
Auteur : Youri Rytkhèou
Éditions :
Actes Sud - 2001 - épuisé
Actes Sud, Babel - Mai 2002 - 273 pages - 7,70€
Le mois russe continue chez Marilyne !
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