Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 07:00

Bienvenue-a-Oakland 01T-Bird, le narrateur, vit à Oakland. Pas dans les beaux quartiers huppés aux rues si propres qu'elles donnent envie de s'allonger, non, dans le Oakland crasseux et délabré, dans les quartiers où blancs et noirs se font la guerre malgré leur misère commune, dans le coin des exclus de la société qui rament pour survivre.

T-Bird, lui, est né en bas de l'échelle. Il a grandit dans une caravane avec un père qui n'est pas le sien et une mère qui a préféré écarter les jambes pour une flopée de Hells Angels. Il a connu toute sorte de boulot et ce dès le plus jeune âge où il apprend que rien n'est offert dans ce monde et qu'il faut batailler pour avoir de quoi vivre. Aujourd'hui, T-Bird vit dans dans un garage sans fenêtre et infesté de bestioles qui lui grimpent dessus pendant la nuit. Parfois, il dort dans son camion-benne qui lui sert à ramasser les ordures.

Et T-Bird a la rage. Une rage qu'il crie alors qu'il nous raconte sa vie, faite de petits boulots merdiques, d'injustice et de misère. Une rage qui dénonce la pourriture de ce monde et prend le pas sur une violence physique qu'il ne pratique pas. Une rage mais aussi un amour incommensurable pour ce lieu qui l'a vu naître et qui contient aussi de la beauté dans ses pires fondements.

 

" Si, la merde qu'on voit, les étrangers considèrent qu'elle est laide, c'est parce qu'ils sont habitués à la merde que, eux, ils trouvent belle et qu'ils ne perçoivent pas combien leur monde peut nous paraître immonde à nous, la laideur de leur petit personnel et de leurs bagnoles européennes ou japonaises hautement antiseptiques qu'aucune tache de sperme ni de honte ne corrompt jamais, la laideur de leurs briques si parfaitement alignées, de leur carrelage récuré, de leurs jardiniers, de leurs plombiers, tous ces gens qui travaillent pour eux - nous  . Mais nous, parce qu'on est nous, on voit des trucs magnifiques qu'ils ne voient pas. La beauté d'une haie bien taillée ou d'une rampe d'accès au béton bien coulé, la beauté d'un petit ange mexicain en cloque à treize ans, obèse et triste, la beauté d'un immeuble correctement démoli. Nous qui vivons dans la laideur, on connaît la beauté - et elle n'a rien à voir avec ce qu'on trouve dans les magazines branchés des salles d'attente des toubibs ou des avocats spécialisés dans les divorces."

 

Bienvenue à Oakland, donc, bienvenue en enfer.  Dès les premières pages, T-Bird s'adresse au lecteur qu'il prend à parti. Né du mauvais côté avec peu de possibilité de s'éléver, il enrage de ne pouvoir s'échapper de sa condition et de voir l'injustice du monde qui permet à d'autres ce qui lui ait refusé.

 

" Tu veux du parfait ? T’as qu’à lire les putains de bouquins de quelqu’un d’autre. (…) Je veux qu’en tournant la dernière page de mon bouquin tu ressentes un peu d’inquiétude, juste un peu, que tu te sentes un peu concerné, mon petit bonhomme, ma petite dame, que tu te dises que peut-être, ce n’est qu’un peut-être, mais que c’est peut-être toi qu’on va se faire. Peut-être qu’on est tout simplement en train d’attendre le bon moment pour te faire la peau. "

 

T-Bird adopte une narration décousue, faites d'anecdotes et de digressions. Il nous parle de sa situation présente, de sa volonté de s'offrir un vrai chez soi et de l'obligation de dormir dans son camion afin de gagner de quoi payer une caution pour un logement, et de fait, de cette odeur de merde qui lui colle à la peau.

Il évoque son enfance où dejà il ramassait des merdes de chien, tondait des pelouses pour quelques sous ; la violence qui fait feu dans son quartier opposant noirs, blancs, mexicains ; les soirées passées au bistrot où tous les déclassés se retrouvent mégotant sans fin sur les femmes qui les ont fait souffrir ; les femmes justement qui se marient pour une situation et divorcent bien vite emportant dignité et enfants dans leurs bagages ; la trompette et les boeufs de musique qui servent d'échappatoire, etc...

T-Bird nous raconte son Oakland donc, fait de désespoir, de misère humaine et sociale. Sa langue, à l'image de sa ville, est écorchée, vulgaire et parfois même provocatrice.

Le lecteur découvre à travers ses mots un quartier délaissé, abandonné aux ordures empilées aux portes de la ville et aux alcooliques qui noient leur chagrin amoureux.


C'est une véritable galerie de personnages haut en couleurs qui se dessine. Les femmes auront le plus souvent le mauvais rôle ici, soit putains, soit destructrices de foyer déjà bancals. Mais les hommes, trimant inutilement pour sauvegarder un semblant de dignité, trouvent dans une fraternité le soutien qui leur permet de survivre. Car ce roman aussi noir soit-il contient une chaleur insoupçonnée selon moi. T-Bird déteste sa ville, voudrait à tout prix s'en échapper mais quelque chose le retient malgré tout. Chacun se construit ses propres plans d'avenir, condamnés avant même d'être lancés. Et pourtant, dans ce cloaque, ces hommes sont là les uns pour les autres. Il y a l'ancien militaire, obsédé de techniques guerrières et d'espionnage qui offre à chacun mari éploré ses services pour punir l'ancienne amoureuse. Il y a Louis, dans son bar du Dick, qui offre réconfort à coup de verres gratuits. Il y a les copains qui ne savent pas rester impuissant face à la folie qui prend peu à peu l'un des leurs et tentent de le sauver. Il y a cette camaraderie inhérente à ceux qui connaissent les mêmes galères. On découvrira la formidable action collective qui prendra tout un quartier afin de punir celui qui croyait pouvoir arnaquer un T-Bird enfant.

 

Bienvenue-a-Oakland-02.jpgManifestation des indignés d'Oakland, octobre 2011


 

Bienvenue à Oakland est bien évidemment un roman noir, très noir même.

Le malheur, la désillusion sont le quotidien de ces hommes-là, victimes d'un rêve américain en capilotade, d'une société illusoire où l'ascenseur social n'est là que pour les plus riches finalement. Une société qui préfère ignorer la pauvreté des siens et se voile la face bien opportunément au mépris de ceux qui font le sale boulot, comme celui de ramasser leurs déchets. Des hommes qui doivent se contenter des miettes qu'on veut bien leur accorder donc.

Pourtant, il faut savoir déceler ces petites touches de lumière et même d'humour qui se glissent dans les interstices d'une narration tourmentée à l'image de son narrateur : cette amitié qui les tient les uns les autres, cette volonté commune de s'en sortir et de s'échapper.


Loin d'être un roman excessivement plombant, j'ai trouvé que Bienvenue à Oakland s'avérait finalement assez surprenant. Vulgairement, le lecteur bouffe de la merde mais pas que. A travers une crudité de langage faite d'insultes et de chienneries que certains trouveront excessive, on peut déceler une écriture très réaliste mais travaillée même si sans grande fioriture stylistique. T-Bird se pose malgré tout en écrivain.

 

" Ce dont on a besoin, c’est d’une littérature imparfaite, d’une littérature qui ne tente pas de donner de l’ordre au chaos de l’existence, mais qui, au lieu de cela, essaie de représenter ce chaos en se servant du chaos, une littérature qui hurle à l’anarchie, apporte de l’anarchie, qui encourage, nourrit et révèle la folie qu’est véritablement l’existence quand nos parents ne nous ont pas légué de compte épargne, quand on n’a pas d’assurance retraite, quand les jugements de divorce rétament le pauvre couillon qui n’avait pas de quoi se payer une bonne équipe d’avocats, une littérature qui dévoile la vie de ceux qui se font écrabouiller et détruire, ceux qui sont vraiment désespérés et, par conséquent, vraiment vivants, en harmonie avec le monde, les nerfs à vif et à deux doigts de péter un câble, comme ces transformateurs électriques sur lesquels on pisse dans la nuit noir d’Oakland. La prose de John Steinbeck n’est peut-être pas la plus élaborée du monde, mais au moins Steinbeck avait quelque chose d’important à dire. "

 

Il est loin d'être bête et fait même preuve d'une certaine culture musicale et littéraire.

 

" Personne ne savait que je lisais tous ces bouquins. C'est pas le genre de truc qui s'avoue, dans mon quartier. Si tu racontes qu'au lieu de mater le match des Raiders ou de picoler de la bière tu lis des bouquins, merde, tout le monde va penser que t'es une tarlouze, plus personne ne t'adressera plus jamais la parole et, ce qui est clair, c'est que plus personne ne te fera plus jamais confiance, pas avec cette tête remplie de gentilles petites conneries artistiques de coco, cette tête dans les nuages qui regarde tout le monde de haut. Si tu lis des bouquins, eh ben, tu le gardes pour toi. "

 

Mais finalement, malgré les galères, la misère, le désespoir dont son existence est faite, le narrateur reste d'une certaine manière libre : libre de hair le monde et de l'envoyer chier, libre de ne rien avoir à perdre, libre d'être heureux de son existence merdique mais aussi libre de vouloir être heureux comme eux. Une ambivalence étonnante mais qui souligne simplement le pouvoir de la vie.

 

 

" Autour de moi, tout n'est que misère, dénuement, rage et crasse. Tout, sauf mon âme. Bizarement, ça ne m'a pas touché, en tout cas pas assez pour remettre en question ma foi et mon optimisme inaltérables. Quelque part, je sais que l'humanité n'est pas aussi immonde que celle dont j'ai pu faire l'expérience. Je sais que le pus, la gangrène et les marécages ne sont pas la condition naturelle du cœur de l'homme, mais les fruits de la désillusion, que les déchirements cannibales sont la conséquence, non la cause, la réaction désespérée de cœurs dépouillés, dévorés, mais battant toujours. "

 

" Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu’on baigne dans le désespoir absolu. L’espoir c’est pour les connards. Il n’y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir."

 

"(…) il y a peut-être au fond, en moi, un truc qui tourne vraiment rond, un truc pur et transcendantal fait pour voir et pour ressentir la douleur du monde, pour ingurgiter et digérer cette horreur brute, et la transformer en une chose belle et cristalline, comme si je pouvais réduire des ordures en sublimes pierres précieuses."

 

Ce roman est un petit coup de coeur, assurément ! Que dire de plus !

 

" Ce livre ne raconte pas comment j'ai surmonté l'adversité ou lutté contre mon environnement, parce que j'aime et que j'ai toujours aimé mon milieu – sauf la fois où j'ai fait le snob en épousant une fille des quartiers résidentiels. Ce livre parlent des gens qui travaillent pour gagner leur vie, les gens qui se salissent et ne seront jamais propres, […]. Pour toi, ce sont des personnages, pour moi c'est la famille, ceux avec qui j'ai grandi."

 

 

 

D'autres avis :

Nanne - Jérome - Catherine - Béné - La ruelle Bleue - L'accoudoir -

et Ys qui n'a pas aimé.  

 


 Titre : Bienvenue à Oakland

Auteur : Eric Miles Williamson

Editeur : Fayard

Parution : Août 2011

    414 pages 

Prix : 22€


 

1% littéraire 2011

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

jerome 28/11/2011 17:11


Une belle surprise de cet automne. C'est sûr qu'il faut accepter d'être secoué par le narrateur. Mais c'est tout à fait la littérature que j'aime, âpre, sans fioriture et qui laisse un
arrière goût amer en bouche.

Choco 28/11/2011 23:29



Oui tout à fait ! Mais je crois qu'il a été un peu plombé par cet univers très noir qui effraie les lecteurs. En tout cas, je pense que nous aimons pareillement ce genre de littérature très
sombre ! :)



Nanne 19/11/2011 17:48


Un très beau billet pour un roman que je craignais à cause de l'atmosphère ! Et je ne regrette pas du tout cette descente en enfer, qui avait presque un goût d'anticipation par rapport aux
manifestations des indignés d'Oakland ... Dans tous les cas, un roman social comme en écrit peu et en lit encore moins actuellement.

Choco 20/11/2011 12:15



Oui, en lisant la 4ème de couverture et les premières pages, on ne peut que trembler de tomber dans les pires bas-fonds alors qu'en fait pas vraiment. J'ai beaucoup aimé ce cri d'amour et
d'injustice !



Catherine 11/11/2011 13:32



Tiens, ça me rappelle quand je l'ai lu, un gros coup de coeur ; merci de m'avoir linkée. Bon long weekend.



Choco 11/11/2011 16:44



De rien Catherine, ton article était très tentateur !



Joelle 10/11/2011 11:09



Il me semble avoir lu des avis assez mitigés à cause du style et de la noirceur ... d'ailleurs, cela m'avait laissé penser que l'auteur n'avait fait que déverser son fiel tout au long des pages !
Du coup, ton billet vient me mettre le doute ... je l'avais noté puis effacé ... heu, je ne sais plus si je dois le noter à nouveau ! Bon, s'il est à la biblio, je ne risque pas grand chose à
tenter cette lecture ;)



Choco 10/11/2011 19:12



Oui certains ne sont pas fan, comme Ys par exemple. Je pensais aussi que ce serait aussi un déversement d'accrimonies envers les riches. Le début est plutôt comme cela mais en avançant dans le
roman, tu découvres que ça dépasse le simple "coup de gueule" si je puis dire. Moi, je dis qu'il faut tenter !



wens 10/11/2011 08:03



Pourquoi pas , ton billet donnede toiute façon envie de se procurer l'ouvrage.



Choco 10/11/2011 19:05



Tant mieux, c'était un peu le but !



Humeur

Le 26 Août 2013 :
Le grenier de choco n'est plus...
Ce blog sera à terme supprimé.
Suivez moi désormais sur :

 

Rechercher