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29 décembre 2011 4 29 /12 /décembre /2011 07:00

retour-a-killybegs-01.jpgEirinn go Brach ! L'Irlande pour toujours !

 

C'est à travers la force de ces mots que Tyrone Meehan a grandit. Dans la petite ville de Killybegs. C'est aussi à Killybegs qu'il viendra attendre la mort et nous livrer son ultime vérité.

 

" Si je parle aujourd'hui, c'est parce que je suis le seul à pouvoir dire la vérité. Parce qu'après moi, j'espère le silence."

 

2006. Tyrone vient se réfugier dans la maison de son enfance. Il a trahi les siens et goûte désormais à la solitude. Une solitude qui le renvoie à lui-même, à son père, à ses amis de l'IRA, à sa vie passée. A ses choix, à ses erreurs.

Dans une narration alternant l'engagement des premiers temps et les derniers jours de traître, l'homme se confie.

Il y a le père tout d'abord. Violent, amer, avec sa guerre perdue contre les britanniques et la séparation de l'Irlande en deux en 1921. Il ne lui reste que la boisson et les coups. Et cette haine viscérale contre les anglais qu'il transmettra à son fils.

 

Quand mon père me battait il criait en anglais, comme s'il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait il n'était plus mon père, seulement Patraig Meehan. Gueule cassée, regard glace, Meehan vent mauvais qu'on évitait en changeant de trottoir. Quand mon père avait bu il cognait le sol, déchirait l'air, blessait les mots. Lorsqu'il entrait dans ma chambre, la nuit sursautait. Il n'allumait pas la bougie. Il soufflait en vieil animal et j'attendais ses poings.


A sa mort, la famille part pour Belfast. Là, on s'y bat contre l'Allemagne, au contraire de l'Irlande libre. Les irlandais, les catholiques sont brimés, repoussés dans des ghettos miséreux. A 16 ans, Tyrone choisit l'IRA.


" L'IRA. Ce n'était plus trois lettres noires, bavées sur notre mur à la peinture haineuse. Ce n'était plus une condamnation entendue à la radio. Ce n'était plus une crainte, une insulte, l'autre nom du démon. Mais c'était un espoir, une promesse. C'était la chair de mon père, sa vie entière, sa mémoire et sa légende. C'était sa douleur, sa défaite, l'armée vaincue de notre pays. Jamais je n'avais entendu ces trois lettres prononcées par d'autres lèvres que les siennes. Et voilà qu'un gaillard de mon âge osait les sourire en pleine rue.

L'IRA. Soudain, je l'ai vue partout. Dans ce fumeur de pipe chargé de couvertures. Ces femmes en châle, qui nous entouraient de leur silence. Ce vieil homme, accroupi sur le trottoir, qui réparait notre lampe à huile. Je l'ai vue dans les gamins qui aidaient à notre exil. Je l'ai vue derrière chaque fenêtre, chaque rideau tiré pour tromper les avions. Je l'ai vue dans l'air épais de tourbe. Dans le jour qui se levait. Je l'ai sentie en moi. En moi, Tyrone Meehan, seize ans, fils de Patraig et de la terre d'Irlande. Chassé de mon village par la misère, banni de mon quartier par l'ennemi. L'IRA, moi. "


Il devient un fianna puis un membre actif de l'organisation. Très vite, il découvre la prison. Ce qui l'érigera en héros sera aussi sa perte.

Comment un homme aussi engagé envers son Irlande, aussi respecté par l'IRA est-il devenu un traître ?

 

retour à killybegs 02

 

Nous avions découvert Tyrone Meehan dans Mon traitre où un petit français nous confiait son admiration et sa souffrance devant la traîtrise de Tyrone. Aujourd'hui, dans Retour à Killybegs, c'est à son tour de prendre la parole.

Un récit qui nous plonge véritablement dans l'histoire de l'Irlande que nous allons suivre à travers les années et le personnage de Tyrone qui fait corps avec son pays. Une histoire tourmentée, violente qui nous emmène de la guerre civile dans les rues irlandaises à la résistance dans les prisons anglaises sous forme de grèves de la faim et de la propreté. Une vie difficile donc où l'engagement politique se présente comme une évidence. Le récit a presque valeur documentaire. Le lecteur vibre à l'unisson des protagonistes, comprend la complexité de cette guerre où rien n'est simple que ce soit pendant ou après.

Pourtant cet engagement, cette vie consacrée à cette cause n'empêche pas les erreurs, les secrets. Tout cela est lourd, fatiguant pour les hommes.

 

" Alors, j'ai renoncé à mourir. A vivre aussi. Je serais ailleurs entre ciel et terre. Je les emmerderai tous! Les Brits, l'IRA, ces donneurs d'ordre! Je n'en pouvais plus de cette guerre, de ces héros, de cette communauté étouffante. J'étais fatigué."

 

Et Tyrone porte un fardeau au fond de son coeur. Un fardeau qui a fait de lui le héros respecté. Celui qui ne trahirait pas. Et pourtant... Chaque homme a sa faiblesse. Tyrone s'est laissé entraîné, malgré lui, à collaborer avec les britanniques, tout en se persuadant qu'il ne trahissait pas.

 

"Toute ma vie j'avais recherché les traîtres, et voilà que le pire de tous était caché dans mon ventre".

 


Quel roman que celui-là ! Sorj a écrit ici un roman extrêmement fort qui va au-delà d'un simple version romancée d'une expérience personnelle. Dans Mon traître, l'auteur réussissait déjà avec brio à réinterpréter avec ampleur son expérience de la traîtrise. Ici, il touche à l'art absolu du roman. Se mettant dans la peau du traître, de SON traître, Sorj donne la parole à celui qui l'a blessé, imaginant, interprétant les pensées de cet autre, tentant par là-même de le comprendre et pourquoi pas de l'absoudre. Quoi de plus difficile que de donner à voir un "ennemi" ? Cet homme qui a trahi devient sous sa plume un être très humain, une grande figure paternelle avec ses contradictions et ses failles. Un homme que l'on peut haïr et aimer à la fois. L'auteur y dresse le parcours d'un homme, de ce qui l'a fait et ce qui l'a défait. Un personnage complexe pris dans le tourbillon de l'Histoire, à la fois victime et coupable.


Son écriture est toujours d'une grande pureté, subtile, légère qui ne s'encombre pas de "trop de mots" tout en dégageant une grande force. Une écriture rythmée qui sait parfois se passer de verbes, qui ponctue de manière très intelligente la phrase en la stoppant, la reprenant.

 

Mais au-delà de tout ça, Retour à Killybegs est un hommage à la fois pudique et fort à une amitié perdue, au père protecteur qui tout en faillant reste d'une certaine manière admirable. Un roman où l'auteur tente d'offrir de manière juste et non manichéenne son Irlande qu'il aime tant et qu'il refuse d'oublier. Un roman où Sorj nous donne sa propre douleur, tentant par là-même d'en atténuer la force en l'enterrant dans un magnifique cercueil de papier. Un grand roman assurément.

 

 

( Je dédie cette modeste critique à ma chère Emmyne qui m'a tant ouvert les yeux sur cet auteur.)

 

 

D'autres avis :

Emmyne - Clara - Yv - Val - Maeve -

 


Titre : Retour à Killybegs

  Auteur : Sorj Chalandon

Editeur : Grasset

Parution : Août 2011

    331 pages 

Prix : 20€


 

Grand Prix du Roman de l'Académie Française 2011

 

1% littéraire 2011

 

prix lectrices ELLE

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commentaires

Noukette 06/01/2012 00:04


J'ai failli louper ce beau billet ! Je suis convaincue de découvrir cet auteur grâce à toi et Emmyne ! ce sera une de mes bonnes résolutions 2012, j'ai déjà Mon traître, alors tout va bien ! Et
bonne année à toi (au cas où j'ai aussi loupé ça !) ;-)

Kathel 02/01/2012 09:07


Après Mon traître, je compte bien continuer la découverte avec ce roman !

Choco 05/01/2012 23:49



Tu fais 2 ravies :)



clara 31/12/2011 19:29


Une mes belles lectures de cette année !

Choco 01/01/2012 16:38



Comme je suis d'accord !



emmyne 30/12/2011 21:53


punaise, les fôtes, c'est l'émotion


" ça ne va PAS être ....je ne t'envoiE ..."

emmyne 30/12/2011 21:51


ça ne va être possible que je ne t'envoies plus de livres


...


( d'ailleurs, j'ai besoin d'une adresse, là. Pour une carte. Si. Promis )

Choco 30/12/2011 22:12



Oh oui, les chtites cartes d'Emmyne !



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